Je suis marié avec mon boulot, moi...

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Je suis marié avec mon boulot, moi…

Bernard, 64 ans

J’ai envie de vous raconter une tromperie professionnelle. Parce que ça a été aussi douloureux qu’une tromperie amoureuse. Je suis marié avec mon boulot, moi! J’ai eprouvé les mêmes émotions, avec la même violence.

Non, attendez, il faut que je me souvienne bien…Laissez-moi démarrer… Par quoi je commence? Après, ça va venir tout seul…

En 2013, je fais un très beau mariage en Chine. Mes clients chinois m’invitent à ce mariage. J’étais très fier et très honoré. Une grande famille à Hong-Kong.

Le succès étant au rendez-vous, ils me disent:

Aimeriez-vous ouvrir des boutiques en Chine?

Je regarde. Je prends le challenge!

On commence à regarder des boutiques. De nombreuses semaines de recherches. Le financier de la famille, le mari, me dit:

Bernard, vous êtes un créateur fabuleux mais je peux pas vous mettre dans les mains de ma femme, c’est sa femme qui avait l’argent,  si vous n’avez pas un développeur, une personne qui s’occupe du projet. je réfléchis…et je trouve dans le réseau un homme qui travaille pour LVMH et qui recherche un projet similaire.

Il entre dans mon entreprise pour moitié et trouve un investisseur, un de ses amis d’enfance.

Au bout de quelques semaines, le développeur commence à me dire:

Sur un bateau, il ne peut y avoir qu’un seul capitaine. Il faut me donner les magasins et vous ne faites que les collections.

J’étais perturbé, contrarié mais j’écoute. J’entends et j’essaie de me plier. Je tenais vraiment à ces boutiques ; sept ou huit la première année.

Je fais mes collections. Je me bats. Mais je sens qu’il y a quelque chose. Je n’ai pas l’habitude d’être dirigé. Je reçois des ordres et des demandes qui me perturbent beaucoup. Mais je fais le dos rond. Je veux que ça marche.

Tout l’ancien personnel me tourne un peu le dos. Les gens vont où il y a l’argent. J’étais devenu le vassal de développeur. Très perturbé. C’était comme un chagrin d’amour, j’étais comme dépossédé. Ma marque, c’est ce que j’ai de plus cher au monde.

Et le personnel allait manger dans la main du seigneur. Je n’étais plus rien. Et ça, assez rapidement. L’argent, c’est le pouvoir. Vous voyez ce que je veux dire.

J’étais très triste, très malheureux. J’ai pris beaucoup de kilos, très rapidement. Je faisais une dépression. Et je ne voulais pas le montrer, je cachais tout!

On a fait des défilés à Cannes, pour l’image, dans de très grands hôtels…

Et quelques mois après, le financier français est descendu de Paris, est entré dans le bureau en demandant à voir le comptes.Il était inquiet des dépenses, des échos qu’il pouvait avoir sur la maison.

Dans le bureau, il y a eu comme un volcan!

Le comptable a appelé Paris, le développeur est venu à Lyon, pour rencontrer le financier. La discussion a été tellement forte qu’ils se sont battus. La femme du financier, qui avait l’argent, a dit: Tu te retires immédiatement!

C’était 6 mois après. Je n’ai plus entendu parler de mes clients chinois ni du projet. Je n’ai jamais été payé mais j’ai été patient, j’ai attendu. Les vacances venues, au retour du mois d’Août, plus d’argent dans les comptes. Moi, jamais payé…Difficile de continuer à travailler dans ces conditions…

Le développeur cherchait d’autres partenaires financiers. Un grand choc, il ne trouve pas de partenaires et il dépose le bilan! Un grand choc, car  tout le monde dit:

Bernard T. dépose le bilan!

C’est un scandale, la presse s’empare de ça. Fait des articles contrariants, mensongers. J’ai eu le soutien de centaines de personnalités. Tout devait être vendu aux enchères. Vingt-quatre  ans de ma vie volés, violés. Ces articles m’enfonçaient. Me détruisaient encore plus.

J’étais au bord du suicide.

J’ai eu une idée. J’habite un hôtel particulier. Je voulais  réunir toute la presse et sauter d’une fenêtre devant tous les journalistes.

J’ai vraiment failli le faire. Tellement déçu par les journalistes et tous ces voyous.

Dès le départ, ma femme avait tout compris, elle m’avait dit de ne pas faire confiance à cet homme. Il est vrai que je suis plus séduit par ce qui brille que par l’authentique.

Un ami m’a dit: Bernard, tu n’es pas malade, tu peux te battre. Tu retrousses tes manches, tu affrontes le problème. Tu n’as besoin que d’une feuille blanche et d’un crayon. Et tu t’exprimes. Tu peux rebondir.

Les jours passent…

La vente aux enchères des magasins s’opère. Je m’assois dans un petit café près de ma boutique. 9 heures du matin. Effondré de voir tous les vautours regroupés autour de ma boutique pour racheter la boutique, le meubles ou la marchandise.

Effondré. La tête entre les mains.
Tout à coup entre un homme que je connaissais. Bernard! Qu’est ce qui t’arrive?
Regarde dehors, la vente aux enchères de mon travail.

Mais, Bernard, tu ne peux pas perdre ton outil de travail! Tu dois le racheter!

Je n’ai plus d’argent pour pouvoir le faire.

Lequel tu veux? Si tu devais en sauver un, ce serait lequel?
Si j’avais le choix, je reprendrais la première boutique, celle qui m’a porté chance. La boutique du mariage. Et ton frère, il t’aide pas?

Non! Il m’a dit: Tu t’es foutu dans la merde, T’as qu’à te demerder.

Dix minutes après, mon frère nous rejoint.Tu crois pas que je vais te laisser comme ça?

Ca, il l’a fait avec son coeur, avec le sang!

J’ai oublié un truc. Au moment du suicide, j’apprends que le nom Bernard T. avait un acheteur et qu’il fallait que je trouve 230 000 euros sous 48 heures pour garder mon nom. A ce moment-là, j’appelle un ami. Tu peux m’aider? Je sais pas demander. Surtout l’argent. Lui, il était dans un bon réseau. Appelle mon fils! Non, non, je ne peux pas. Il l’appelle et son fils me rappelle un quart d’heure après. Je lui explique la situation. Ecoute, Bernard, t’as une solution. J’ai l’argent. Je viens de vendre ma maison. J’ai l’argent. Je te prête l’argent.
Je refuse. Il insiste. Je viens te chercher demain matin à 11 heures, on va à la banque. Et il me fait verser l’argent sur mon compte. Et c’est pour ça que je ne me suis pas suicidé. Entre autres. Pour honorer cette confiance…

C’est lui qui m’a dit:
Tu as besoin d’une feuille blanche et d’un crayon à papier. Tu as du talent, tu va pouvoir t’en sortir.

Avec ces paroles-là, je me suis rebooté,  je suis remonté comme un bouchon de liège… Je suis tellement ému de raconter ça que ça embrouille les trucs.

A la vente aux enchères, j’étais là. On arrive à obtenir les deux lots, mon frère le stock et mes amis la boutique. Comment je vais faire pour rembourser? Tu te mets au travail et tu me rembourseras quand tu pourras.

Le lendemain, j’ai tout mis à -70, -90 pour cent! Une grande braderie! Et on a travaillé tout de suite. J’ai remboursé tous mes créanciers en six mois. J’ai vendu les murs deux mois après. Tout le monde a été remboursé.

Opération exceptionnelle. Grâce à leur confiance, j’ai repris confiance en moi.

Avec très peu de moyens, j’ai tout recommencé à zéro. J’ai mis du blanc partout, j’ai repeint mon lampadaire, tous mes meubles en blanc. Je voulais du pur. Egalement la façade. Pour avoir un écrin blanc. Un coup de baguette magique. J’ai fait pendant le mois d’août une collection. Des mannequins amies ont défilé pour moi, gracieusement. Et j’ai redémarré. 2014. C ‘est tout frais…

Et je me suis battu. Dans la vie, on a cinq amis. On le dit. Par rapport à tout le réseau, je n’ai eu que cinq amis qui m’ont tendu la main. Grâce à eux et pour eux, je me suis battu. Et ils sont fiers de moi!

Ca a été très dur pour moi.  Parce que ça aurait été un développement énorme. J’ai pas revu le Chinois, il est passé à autre chose. Mais je suis certain qu’un jour, il me retendra la main. Je viens d’ouvrir une boutique à Paris.  J’ai pas besoin d’argent mais c’est pour remercier tous ceux qui m’ont aidé.

Je suis à nouveau à Paris!

Présent sur le marché du luxe.

Un grande histoire difficile. Ca a été très, très, très, très, très, très dur. Horrible. Une dépression. Je n’ai pas vu de psy. Le succès m’a servi de thérapie.

 

C’est une motivation, de séduire, de plaire, pour exister…